Depuis Fionnay, le sentier monte franchement. Je sens l’effort dans mes jambes et je règle mon pas sur la pente. Puis le chemin s’ouvre et le lac apparaît. Son bleu semble avoir attendu tout au long de la montée. Je le reçois comme un cadeau, sans autre annonce que ce dernier pas. La cabane se tient un peu en hauteur. Derrière elle, j’aperçois un petit morceau du Grand Combin. Je m’arrête pour regarder, reprendre mon souffle, laisser la montée s’éloigner un peu. Si la cabane est ouverte, une tarte ou une boisson donne une bonne raison de prolonger la pause. Sur ces chemins, je lève aussi souvent les yeux. Il m’arrive d’apercevoir des bouquetins ou des chamois. Et puis, sans prévenir, le gypaète entre dans le paysage. Je peux marcher depuis un moment, concentrée sur le sentier, puis le voir passer au-dessus de moi. Chaque fois, je suis surprise. Il suffit parfois d’un virage, d’un regard vers le ciel.
Depuis Bonatchiesse, c’est vers les écuries du Crêt ou vers l’alpage du Vasevay et sa grande écurie que je me dirige. Ces bâtisses de pierre sont les traces d’une vie d’alpage qui a longtemps rythmé les saisons. Quand je m’arrête près de leurs murs, je pense aux personnes qui ont travaillé ici, à celles et ceux qui sont montés avec les bêtes et ont vécu au rythme de la montagne. L’alpage du Vasevay a quelque chose qui fait rêver : les pâturages, le calme, l’air des hauteurs. Juste au-dessus, le Pleureur domine l’alpage. Sa masse impose le respect. Il m’impressionne, presque m’intimide, comme si toute la montagne se dressait là pour rappeler qu’elle est chez elle. Plus haut, le sentier débouche sur le Plan des Lires. La pente s’apaise, l’espace s’élargit et je remarque l’eau qui descend. Elle s’amenuise, se divise en petits filets et dessine des méandres sur le plat. Je pourrais rester longtemps à suivre ces lignes qui serpentent entre les pierres et l’herbe. J’ai souvent envie de les photographier, mais l’image ne rend pas vraiment ce que je vois. Elle saisit les filets d’eau sans leur mouvement, le Plan des Lires sans son ampleur. Sur place, tout paraît plus fin, plus vivant. C’est un de ces paysages qu’il faut voir de ses propres yeux. Au fil de mes montées, je croise aussi des chèvres ou des moutons. Leur présence change tout. La montagne n’est plus seulement une étendue sauvage : elle est habitée, parcourue, travaillée. À la fin septembre, les troupeaux et les bergers ont déjà quitté les alpages. Pourtant, quand je passe là-haut, je pense à celles et ceux qui y ont veillé pendant l’été, à leur travail et à leurs journées vécues en altitude.
En automne, les airelles rougissent entre les pierres et les dernières myrtilles attirent mon regard. Les sentiers peuvent être raides, parfois ils traversent les pentes ; je monte au rythme de ma forme du jour. Et quand ces petits fruits me font un clin d’œil, je m’arrête. J’en goûte quelques-uns, puis je repars. Une petite pause, un petit plein de vitamines, et le plaisir de ne pas filer trop vite vers les sommets.